
Les portables sonnent, chacun avec leur mélodie, pour entrouvrir les unes après les autres les paupières fatiguées par trois jours de travail sur le stand du Village de l’Etape. Il est 5h15 ! Il ne pleut pas ! Je n’ai plus de raison, pour ne pas y aller.
Les commentaires hier sur Le Village faisaient encore peur. Orage à 17h au Balès… 200 km… 5 cols… sans triple, tu ne passeras pas… etc. Ce ne sont pas vraiment ces arguments là qui me font encore douter. C’est plutôt le manque de km. Et je ne la fais pas à la cycliste de base, c’est vrai, je roule peu. Je serai tellement heureux de pouvoir annoncer 3000 ou 5000 km. Mais tous les ans, de janvier au 15 juillet, il n’y a que 25 dimanches. Et 25 possibilités de sorties moins les salons, les réunions, les présences familiales, et les déluges… il en reste moins de 20. Et à 3h30 de temps moyen de sortie à 27 km/h de moyenne… le compte est fait : 1800 km maxi. Chaque année c’est pareil. Et comme, les cordonniers sont les plus mal chaussés, mon compteur ne marche pas, je ne peux donc me réconforter avec un kilométrage précis. Mais en regardant mes jambes, je sais qu’aujourd’hui, il va en manquer.
Hier soir les pâtes de Stéphane étaient bonnes, l’ambiance dans le Gite rural était excellente et l’esprit du groupe me donne du courage. J’ai un jour de vélo par an à moi, et j’y suis. Alors je vais en profiter. Arnaud, Thierry, Carlos (tous trois de la Centrale CV) accompagnés par Fred, Gilles, Pierre et Loïc (des proches) seront de la Fête. 13 km de descente à l’aurore pour retrouver le départ. Pas de stress, nous sommes bien en avance. Voilà 3 ans, à Limoges, nous avions emprunté l’autoroute pour rallier au plus vite le départ. Le coeur à 180 pulsations, trempe de sueur, nous avions passé 5 mn sur la ligne avant de traverser le Limousin et de rejoindre St Flour après 235 km. Là, nous partageons des moments avec des amis du métier. L’initiateur de l’idée de L’Etape du Tour en 1993 annonce au micro son proche départ en retraite. Bravo et merci Jean François Legal d’y avoir songé. Fin des années 80, Yann Contat a créé les épreuves de masse VELO, voulant se rapprocher des idées des marathons, des vasalopett… mais pour le vélo. C’est quelques années plus tard qu’elles ont été nommées Cyclosportives ; cyclo à l’époque consacrait uniquement les membres de la FFCT. Greg Lemond est applaudi par les participants. Un peu plus de 7000 cette année. Tiens c’est 15% de moins que par le passé. Une première info ! C’est parti !
Le sas dans lequel nous sommes nous permet de partir devant. Mythique dossard 51 dans le dos, je sais bien que je dois me ranger sur la droite et laisser passer les vrais coureurs. Je m’y emploie et salue les connaissances qui me rafraichissent avec la vitesse de leur passage. Le Col de Port arrive vite. Prudent je le monte à ma main sans forcer. La 1ere descente de la journée est un vrai test. Avec mon nouveau vélo, j’ai encore du mal à trouver mes trajectoires. En bas, je sais que si je vais au bout, je prendrai beaucoup de plaisir dans cet exercice. Je saute le ravitaillement de St Girons. Dans un groupe de 300 coureurs, nous roulons à vive allure vers le prochain sommet. Je me permets de réprimander un voisin de peloton qui jette allègrement ses déchets. Cela m’est insupportable. Chez Culture Vélo, nous portons tous sur notre poche arrière centrale le logo ECOcycliste. Elle sert de poubelle. Au ravito, je la vide. J’ai la conscience tranquille. Ce cochon de droite se fait insulter par les gars dans sa roue. Il riposte une fois puis s’écrase. Il fait bien.
Le Portet d’Aspet est là. La pancarte jaune fluo annonce, arrivée 100 km. Je monte ce col doucement et me lance de nouveau dans une descente rapide. Deux lacets avant la stèle de Casartelli, j’aperçois un coureur étendu en pls… il a raté son virage et a percuté les plots béton. L’ambulance est déjà là. Il devait être bien devant. Puis la Stèle, puis le toboggan vers le Mente. Il reste 80 km et je comprends maintenant que je vais souffrir ! Le 7 mai, avec tous mes collaborateurs nous l’avions monté. Dans la roue d’Arnaud, et en début de sortie, je n’avais pas souffert terriblement. La mi-journée est là, le soleil fait monter la température. Effectivement mon 34x26 est court. Le ravitaillement en haut est un vrai soulagement. Fred et Pierre se reposent. Je décide de m’arrêter 40’. Assis je regarde ce spectacle de cyclistes déjà fatigués, tenter de se « goinfrer » pour refaire les niveaux ! De nombreux maillots Culture Vélo passent. J’y reconnais des gens des magasins de Dole (39), Cluses (74), Rennes (35), Colomiers (31)… au moins une satisfaction.
Il est temps de se relancer et la descente m’accueille à bras ouverts. C’est un grand plaisir pour moi de prendre cette vitesse. 36 ans et 4 jours après sa chute, nous passons sur le virage de Ocana, célèbre depuis que Luis, sous la pluie en 1971, est allé tout droit.
Au rond point d’Estenos, Stéphane notre ange gardien du jour (Développeur chez CV) est là avec Carlos. Nous prenons avec Fred la décision de continuer. Les côtes jusqu’à Mauléon Barousse ne sont pas faciles. Un léger vent arrière nous aide. Le Port de Balès est là. 19 km de souffrance arrivent, dont 7 km d’enfer. Ma vitesse est pitoyable. Le goudron fond. Le pourcentage de cyclistes à pied est de plus en plus important. Les magasins CV vont vendre des cales !! C’est long, très long, trop long. Mon père est à 400 m du haut. Je m’arrête lui faire une bise. Je viens de passer deux heures très douloureuses. La plongée vers la prochaine difficulté est de nouveau un plaisir et je reconnais les grimpeurs qui m’ont doublé dans l’ascension. La bascule vers Peyresourde est immédiate. Je sais que je vais finir. Il me reste moins de 10 km de souffrance. Je monte doucement et regarde très envieux les lacets du sommet. Garin est passé, puis la station des Agudes, puis les lacets… En haut je m’arrête saluer Jacqueline et José Alvarez puis je bascule vers le bonheur de l’arrivée. Comme d’habitude, je fais le sprint à l’arrivée. Je sais, c’est une maladie.
10h55’ depuis le départ, 3269° au scratch. Ligne passée, il faut organiser la logistique pour retrouver tout le monde. Le téléphone résonne. Arnaud a fini, Pierre et Fred sont avec moi, Thierry est dans le bus, Stéphane et Carlos nous attendent à Arreau. Alors je reprends le vélo et les rejoins à Arreau, soit 15 km de plus ! Avec ce que nous avions fait avant le départ, et la course, 230 bornes dans la journée !
C'était ma 7° participation à L'Etape. Seul 2006 avait été évité. Et des 7, ce fût vraiment la plus dure. L’enfer, vous imaginez ? Visiblement environ 7000 partants, moins de 4000 à l’arrivée ! Les 200 km avec 5 cols sont d’après ces résultats, inaccessibles aux plus nombreux. En fait maximum 500 compétiteurs prennent du plaisir, les autres souffrent en silence. Et si ASO prenait conscience, avec cette étape, du changement radical à opérer. Moins d’engagés (7800 inscrits, et engagement possible la veille !!!), moins d’exposants (absence de Shimano, Lapierre, Cannondale, Scott…), inscription chère pour les participants, logistique compliquée entre départ et arrivée, absence d’hôtellerie sur la ville départ ce qui oblige les inscrits à ne venir qu’une fois pour récupérer le dossard et ne passer que très peu de temps sur le village, donc moins de business pour les exposants…. Des points positifs malgré tout : le soleil, les étrangers, la beauté de la montagne, une journée de vélo, et un constat évident : pour prendre du plaisir à vélo, il faut s’entrainer...